Jeudi 25 septembre 2008
Publié dans Actualité Politique en France
Sacha Guitry est enfermé dans une prison française pendant six semaines, au lendemain de la seconde guerre mondiale, sans inculpation. Les demandes d’instructions supplémentaires de ses avocats sont ignorées les unes après les autres par les juges, qui concluent, quelques années plus tard, par un non-lieu.
Une tout autre affaire, cinquante ans plus tard, à l’étrangeté toute similaire, éclabousse l’actualité : Clearstream, alors que le procureur de Paris, Jean-Claude-Marin, vient de se prononcer en déclarant qu’en l’état actuel du dossier, les charges pesant sur Dominique de Villepin sont insuffisantes.
Là aussi les demandes d’instructions supplémentaires ont été refusées. Là aussi l’accusé reste mis en examen malgré l’absence de preuve, pour « complicité de dénonciation calomnieuse ».
A l’époque de l’affaire Guitry, les sensibilités étaient exacerbées par une mémoire nationale à reconstruire, et on arrêtait sur simple dénonciation. Sa détention s’est éternisée sans raison judiciaire, mais du fait de certaines personnalités de l’époque, dont un journaliste du Figaro, qui ne l’appréciaient guère, et qui multipliaient les réquisitoires à son encontre afin de le maintenir en prison. Une simple histoire de vengeance en définitive.
L’aspect obscur de « l’affaire » Villepin, et son prolongement infini malgré l’absence de preuve, légitime la comparaison avec l’affaire Guitry, 50 ans plus tôt, condamné alors pour « indignité nationale ».
Pour l’affaire qui nous concerne, qui a pu vouloir souhaiter le maintien de DV dans cette position publique d’accusé, pour « complicité de dénonciation calomnieuse », alors qu’aucune preuve réelle ne fut avancée, mais, comble du comble, le manque de preuve ne venant pas combler les doutes de sa culpabilité ?
De nouvelles hypothèses sont encore aujourd’hui émises dans le réquisitoire supplétif du parquet de Paris de février 2008, les investigations reprennent, et l’accusé devra à nouveau de se plier au jeu de l’interrogatoire, ce qui fera sûrement couler un peu d’encre dans les journaux. Exactement comme au début de cette histoire, alors que les journaux publiaient à grands titres la perquisition au domicile de DV en juillet 2007. DV reste donc coupable sur la toile médiatique et donc aux yeux des Français. Justice ?
Une question simple vient alors à l’esprit : pourquoi l’affaire ne fut-elle réellement instruite qu’au début de l’année 2006, à un an des présidentielles, alors que le listing a été envoyé au juge Van Ruymbeke, en charge de l’affaire des frégates de Taiwan, dès mai 2004 ? Pourquoi faire trainer l’histoire, afin de retarder au maximum sa résolution et dans l’intérêt de qui ?
DV, alors Premier ministre, remet le dossier à la DST en avril 2005, qui le transmet à son tour au Ministre de l’intérieur actuel président Nicolas Sarkozy en mai 2005, qui attend la fin janvier 2006 pour se constituer partie civile dans l’enquête pour dénonciation calomnieuse. Peut-on dignement croire que DV aurait remis le dossier à la DST, sachant bien qu’elle l’aurait elle-même remis à son Ministre de tutelle, s’il souhaitait « faire tomber » ce dernier, comme il le lui a été insidieusement reproché à diverses reprises dans la presse à la vieille de la campagne présidentielle de mai 2007 ?
Un autre élément de cette histoire étonne. Jean Louis Gergorin, accusé d’avoir envoyé les lettres anonymes au juge Van Ruymbeke, était vice président d’EADS, et Arnaud Lagardère, fils de Jean-luc Lagardère, créateur du groupe, est aujourd’hui à sa tête. Et Arnaud est un ami personnel de Nicolas Sarkozy. Quel intérêt le vice-président du groupe EADS aurait à dénoncer un ami intime de son supérieure hiérarchique ?
Ce sont quelques questions que le parquet de Paris pourrait inclure au sein de son instruction.
Une affaire qui a déterminé les équilibres du pouvoir actuel, au profit d’une certaine majorité, reposerait-elle aussi sur une calomnie? Il semble désormais absurde de ne pas se poser la question.
L’inquiétant dans cette histoire, c’est le sens que prend la justice et les intérêts qu’elle semble servir. Et l’ironie, c’est sans doute la reconversion de l’ancien Premier ministre en avocat au barreau de Paris.
Peut-on encore condamner sans jugement préalable ? En l’absence de circonstances historiques, à même d’atténuer les conséquences d’une condamnation politique sans appel et sans preuve, on est en droit, en tant que citoyen, de s’inquiéter du manque de sens que prend le concept de justice dans cette affaire.
Voir le réquisitoire supplétif du parquet de Paris, publié sur le site du Figaro : http://www.lefigaro.fr/assets/pdf/gergorinPV.pdf
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